Savina Gillès de Pélichy-littérature

Savina Gillès de Pélichy-littérature

Chapitre 1 : La fuite


Chapitre 1 : La fuite

I.

 

Ses maîtres l’avaient surnommé « Zarmo », comme le célèbre compositeur, mais en verlan.  Cet oiseau savourait tout, il était heureux.  Simplement heureux.

 

Une ambiance chaleureuse régnait dans la pièce où il se tenait, sa cage étant suspendue à un crochet du plafond, surplombant l’ensemble de la cuisine américaine constamment fréquentée par l’ensemble de la famille. 

 

Il aimait apercevoir le mouvement des parents et des enfants, entendre vibrer leurs discussions animées ou leurs éclats de rire dans la pièce, il s’en délectait, à tel point qu’il ne pouvait s’empêcher de pousser haut son chant de joie.  Ses notes rebondissaient au-dessus des voix et le tout formait un brouhaha empli d’humeur magique.

 

Chaque jour se ressemblait et pourtant ils lui apportaient un bonheur différent.  Le matin, Zarmo se préparait à recevoir ses graines et une eau rafraîchie.  L’heure ne variait point, ses maîtres sachant combien il était important que l’animal se sente sécurisé par un rythme invariable.  Une fois qu’il s’était rassasié et qu’il eut effectué sa toilette en lissant soigneusement ses plumes, en étendant une aile et puis une autre, et enfin en glissant une patte sous son plumage pour tout ébouriffer, une fois qu’il se sentait repu et propre, une main envahissait sa cage pour l’attraper. 

 

Il se souvenait de ces premières fois où cette grande patte tentait de l’enserrer, il en était pétrifié, volait en tous sens, se cognaient contre les barreaux et son petit cœur battait si rapidement et si fortement que tout son corps suivait le mouvement des pulsations cardiaques.  Il se croyait mourir.

 

Enfermé entre ces doigts, il dut supporter tous les matins une inspection générale, cela l’étouffait, mais avec le temps, il s’était rendu compte que ce n’était pas dangereux.  Il commençait même à apprécier ces petites caresses sur son crâne et à l’aube, après s’être baigné dans la bassine, il attendit patiemment qu’un doigt vienne se placer à hauteur de ses pattes.  Elles s’y accrochaient et il se laissait porter hors de la cage pour les soins quotidiens, acceptait les câlins et souvent, frottait son bec sur la joue de son maître.  Leur entente était désormais à la confiance, à la complicité et à l’harmonie.

 

Ce qu’aimait par-dessus tout Zarmo, c’était de suivre le trajet de la lumière tout au long du jour.  Sa cage étant face à une baie vitrée, il avait tout le loisir de s’imprégner du monde extérieur.  Il y contemplait surtout le ciel, cette immensité qui tantôt éclatait d’un bleu roi profond, tantôt était parcourue d’un troupeau de nuages ou alors semblait vouloir s’écraser au sol par sa noirceur emplie de pluie et d’orage. 

 

Il adorait cet univers, vu de son seul angle à lui.  Si Le ciel l’absorbait, les vastes étendues vertes le vivifiaient.  Elles filaient jusqu’à l’horizon rejoindre des champs de blés dont les épis, tôt le matin, accrochaient des veloutes de brumes.  Ce spectacle était sans fin, absolument délicieux et Zarmo guettait les moindres détails de ce monde vivant et en perpétuelle mutation.

 

Il ne manquait pas de se lier d’amitié : à heure fixe, on venait tour à tour le saluer.  Trois mésanges charbonnières, au petit jour, tournoyaient gaiement à hauteur de sa cage, puis, semblant obéir à un ordre commun, s’envolaient d’un coup d’ailes vers d’autres espaces.  Un pic épeiche, plus tard, viendra s’agripper au châssis de la vitre, y donnera quelques coups de becs en guise de bonjour, et tout aussi soudainement, disparaîtra un peu plus loin sur un tronc.  Le soleil au zénith provoquera la venue de quelques petits mulots qui se désaltéreront dans les bassins d’eau distribués ça et là dans le jardin. 

Ainsi, sa nature à lui était traversée de moineaux, de bonds d’écureuils et de chevreuils qui, telles des ballerines, dansaient sur cette partition musicale menée par les merles et les plus grands chanteurs des forêts.

 

Toutefois, il eut un jour qui ne fut pas comme les autres.  Par mégarde, un des membres de la famille avait omis de fermer correctement la porte de la cage.  Et comme il n’y a jamais de hasards, une des grandes fenêtres devant lequel Zarmo vivait, était, elle aussi, par un distrait, restée entre ouverte. 

 

Au départ, le canari était pétrifié face à tant de changements dans sa vie.  Il resta ainsi, des heures durant, hypnotisé par les deux ouvertures.  Dans la foulée, il goûtait un air neuf, rafraîchissant, et les sons extérieurs lui parvenaient désormais avec une grande pureté.  Il n’en revenait pas que les feuillages puissent émettre des mélodies si douces lorsque la brise les frôlait, que ses autres amis, qu’il ne côtoyait qu’au travers de la vitre, possédaient une voix dont le charme le ravissait. 

 

L’enivrement s’estompa à mesure des gouttes de rosée s’évaporant sous la chaleur et doucement, il se mua en un désir qui s’affirmait.  Le canari, lui-même surpris par son audace, se vit quitter sa cage, s’engouffrer par l’entrebâillement de la fenêtre et battre des ailes, vite, fort, vite et puis très puissamment.

 

(suite)

 

 

 

 

 

 

 


04/11/2018
8 Poster un commentaire