Savina Gillès de Pélichy-littérature

Savina Gillès de Pélichy-littérature

Chapitre 3 : le duel


Chapitre 3 : le duel

De son cœur s’écoulait un hymne d’allégresse, en chorale avec toutes sortes d’oiseaux, ces rois des bois qui de leur piédestal l’accompagnaient - résonne la terre entière, ô clameur, ô précieuse prière des créatures -, ainsi était l’hymne, tourbillonnant et pur, s’élevant lentement vers les cieux.

 

Seuls canari et merle maintinrent leur chant.  Leur poitrail gonflait, l’espace leur était nécessaire pour puiser autour d’eux souffle et énergie ; moineau s’était éloigné et se tenait en arrière de merle.  D’autres mésanges l’escortaient, des rouges-gorges, différents moineaux, quelques bergeronnettes et tant d’autres, qui eux aussi s’étaient rangés en arrière de Zarmo.  C’était étrange.  La forêt semblait se fendre en deux clans. 

 

Les duellistes se turent.  Un silence se fit.  Merle toisa canari du haut de son regard sombre. 

Très étrange.  Nul ne pouvait deviner chez merle, à moins de l’écouter attentivement, que son plumage et son chant semblaient en dysharmonie.  Son allure ténébreuse contrastait violemment avec son timbre doux et fragile, à la partition si dense en variations.

Et nul ne pouvait se rendre compte chez canari, à moins de tendre une oreille concentrée, que son plumage et son chant semblaient discordants.   L’image solaire et angélique qu’il renvoyait de lui-même s’opposaient vigoureusement avec ses notes puissantes, aux modulations capables de rouler si haut vers les aigus que des sifflements apparaissent à qui se tient trop à proximité.

 

-          Félicitations canari, lui présenta merle, en guise de prémices.  En guise de domination se dit canari, sur ses gardes.

 

-          Je te remercie merle.  Je te retourne le compliment, c’est une évidence, dit-il sur un ton défensif.

 

Merle leva le bec.  Son regard sembla plus scrutateur que jamais.  L’éclat qui en émanait était un condensé de colère refoulée.

 

Subrepticement, la nuée de volatiles qui s’était rassemblée autour des rivaux se mua en une ombre mouvante qui lentement se répandit, changeant de forme, s’étirant vers merle tel un aimant.

 

Ils étaient tous tellement occupés à se surveiller l’un l’autre, qu’ils ne virent au loin un oiseau fin et élégant observant la scène en toute discrétion.  De temps à autre, pris d’une soudaine frénésie, celui-ci frappa le tronc sur lequel ses pattes robustes s’accrochaient ; une impression de force inouïe se dégageait de sa nuque lorsque son bec rebondissait comme un ressort sur l’arbre.  Le roulement de tambour bref qu’il produisit à chaque lancée de bec parvint aux autres oiseaux, surtout à Zarmo, dont les sons répétitifs agissaient sur lui comme une incitation à la musique.

 

Le canari tenta de se reprendre, de maîtriser les modulations qui naissaient du fond de sa gorge, en vain, les coups enthousiastes qui résonnaient dans la forêt l’entraînèrent à pousser son chant du plus haut qu’il put.  Jamais il n’avait osé donner de la voix de la sorte.  Ce fut une explosion de notes.  La nature toute entière sembla secouée et intimidée par ce fracas musical et les oiseaux qui entouraient  Zarmo il y a peu se rassemblèrent définitivement près de merle.

 

Net.  Il s’interrompit net de chanter.  C’est ainsi qu’il procédait généralement.  Zarmo balayait de son regard les autours mais plus personne ne donnait signe de vie.  Merle et moineaux s’étaient envolés.  Les autres les avaient suivis.  Il était seul.  Seul face à sa gloire.  Une grande déception l’envahit, certain qu’il serait porté aux nues par ses nouveaux admirateurs.  Il n’en fut rien.  Rien du tout. 

 

Penaud, il ne sut quelle réaction adopter.  Où irait-il d’ailleurs ?  Il s’était à peine approché de quelques oiseaux qu’il pensait être ses amis, que déjà ils n’étaient plus. 

 

 

Il vit bien près de lui un rouge-gorge, tout rond, tout rassemblé sur lui-même, qui l’observait de ses grands yeux noirs.  De celui-ci ne sortit aucun son.  Il n’était là qu’avec son ventre orange bedonnant.  Canari se demanda ce qu’il lui voulait à l’épier de la sorte.  Cela l’agaçait. 

De plus en plus dépité, Zarmo enfouit sa tête entre les épaules.  S’il n’avait un endroit où passer la nuit, il risquerait de ne pouvoir vivre l’aube à venir, il le pressentait.

 

Rouge-gorge osa avancer de quelques millimètres vers canari qui n’y prêta attention.  De fait, un battement d’ailes, un cri métallique et hypnotisant, une impression de couleurs vives et surtout, cette allure, cette allure racée clouèrent définitivement Zarmo sur place.

 

Pic-vert entra enfin en scène et se plaça face à canari qui le buvait des yeux.  De sa vie l’oiseau chanteur n’avait été  sous le choc de la sorte.  Cette rencontre le marquera à vie.  

 

(Suite)

 

 

 

 


09/11/2018
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