Savina Gillès de Pélichy-littérature

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Edmée de Xhavée : "Villa Philadelphie"


« Villa Philadelphie » Edmée de Xhavée

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La lecture de ce roman est le fruit d’une rencontre avec son auteure, Edmée de Xhavée, il y a quelques semaines de cela maintenant.

 

La vie est surprenante : à peine eus-je franchi le seuil de son appartement, que nous devisions comme si nous nous étions reconnues.  Les esprits se rejoignaient instinctivement vers un humour commun ou, au détour d’un mot, rebondissaient vers des sujets profonds, voire graves.  Lors de mon arrivée, ce qui avait tout d’abord attiré mon attention, était cette lumière envahissant les lieux.  Une lumière douce et bienveillante.  Une lumière accueillante.  Et cette clarté environnait Edmée vaquant de pièce en pièce tel le soleil s’appliquant à réchauffer d’un bout à l’autre la terre.  L’auteure irradie par son sourire - fenêtre d’une âme délicate et sensible -, qui est l’aboutissement d’une vie vécue avec authenticité et résilience.

 

« Villa Philadelphie » se déroule au départ des années vingt pour s’étendre vers les années soixante.  Nous découvrons la famille Schwarzendorpf habitant une coquette villa dans une propriété située à Dolheux-Casteau.  Aimée et Richard s’aiment tendrement et profondément et de leur union naissent deux filles : Rosalie et Eveline.  L’auteure ne se perd pas en descriptions et nous présente rapidement une situation complexe et douloureuse ; alors même que les parents Aimée et Richard vivent un amour heureux, il est évident que bien malgré eux ils créent une injustice implacable entre leurs enfants.  Certaines injustices ne relèvent pas du visible, elles avancent de façon souterraine, injectant de plus en plus loin vers les abysses des cœurs l’infection de la jalousie.  C’est bien de cela qu’il s’agit : la jalousie entre les sœurs. 

 

Edmée de Xhavée réussit ce pari subtil d’évoquer la souffrance régnant dans une fratrie, sans jamais juger ou enfermer l’un de ses personnages dans des stéréotypes ou des pensées binaires.  Au fil des pages, ces derniers s’étoffent, et le lecteur voit se développer la jalousie, dans ce presque huis clos familial, chez des enfants qui ne font que vivre les conséquences des manquements de la vie de leurs parents qui ont également vécu de leurs parents les conséquences d’une vie complexe et qui eux également … et ainsi le transgénérationnel opère tant en bien qu’en mal, transmettant sa part de lumière et d’ombre, qui depuis l’origine du monde, du plus loin que l’on remonte, oblige le vivant d’exercer constamment une recherche vers la joie de vivre, en acceptant qu’une vie ne suffira probablement pas pour que l’inconscient se laisse éclairer totalement.

 

Rosalie,  « était ce qu’on appelait un enfant de l’amour, conçue dans les rires et les frôlements interrompus de longs baisers et caresses qui leur coupaient le souffle, leur coloraient les joues et allumaient leurs yeux » (p14), elle est le trésor de sa mère, son enfant chérie, celle qui possède le cœur maternel.  Arrive Eveline, deux ans plus tard, dans des conditions plus difficiles : « son corps avait réagi avec hostilité à cette petite vie qui l’envahissait jour après jour, lui donnant boutons et rougeurs, altérant son humeur et sa patience » (p16).

 

Nous comprenons que la mère, toute accaparée par Rosalie jolie, délaisse Eveline, dans ce genre d’aveuglement maternel ayant pour conséquence de profonds dégâts chez les enfants. 

Le fil rouge du roman est dessiné et Edmée de Xhavée, avançant avec précaution tel un funambule, augmente la tension entre les sœurs de page en page.

 

L’aînée des sœurs, soucieuse de garder sa place de privilégiée fera en sorte, sans que cela ne puisse se percevoir, trop attentive à sauver son image, de déstabiliser sa plus jeune sœur, de l’humilier constamment et tel est le but final, de la détruire afin de l’évincer définitivement de sa vie.

 

Habitée par ses tous ses personnages, l’auteure fera renaître de ses cendres cette Eveline si injustement traitée, si mal aimée, si mal née.  Non pas une Cendrillon mais un être qui aura dû apprendre à accepter son abîme pour décider, avec sa force la plus intime, de vivre. 

 

La jalousie est un sentiment qui détruit celui qui en est habité, insidieusement ce cœur devenu sanglant et haineux se mue en une ombre mortelle contaminant la personne atteinte, tant par une âme se noircissant que par un corps se déformant par toutes ces années de grincements de dents.

 

Le roman se poursuit dans les tréfonds des êtres et lentement mais sûrement, nous voyons une Eveline s’épanouir en grâce, en joie de vivre, victorieuse d’une vie abordée par le regard de l’amour.

 

« Villa Philadelphie » est un roman qui, à l’instar du « Huis clos » de Sartre, tisse son histoire avec patience et justesse, décrivant avec minutie les effets dévastateurs de ce miroir, reflet du regard de l’autre.

 

 

 « Villa Philadelphie », Edmée de Xhavée Ed. Chloé des Lys, 2016

 

Savina GdP


14/11/2018
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