Savina Gillès de Pélichy-littérature

Savina Gillès de Pélichy-littérature

Conte philosophique : Zarmo, le canari jaune


Chapitre 4 : pic vert

-          Il est tard, splendide canari, lui dit d’emblée pic vert.

 

Zarmo ne pipa mot.  Lui d’habitude si prolixe, très à l’aise face à un public l’écoutant presque religieusement, avait comme le cerveau paralysé.  Le plus étonnant est qu’il en était conscient et se trouva complètement grotesque à être ainsi transi.  Il vivait une forme de dédoublement : sa part inerte et subjuguée était vue par son autre lui-même qui raisonnait en dehors de son corps.

 

En occurrence, son esprit tournoyant tout autour de lui le conjura de s’exprimer, de réagir, de bouger, enfin, de démontrer à pic vert qu’il était vivant en somme.  Il n’en fit rien.  A son propre désespoir. 

 

L’oiseau flamboyant attendit un retour … il devait être très patient à moins qu’il ait l’habitude de produire de tels effets, car il ne broncha et se laissait, c’est ce qui expliquerait cette attitude pédagogique, admirer. 

Etre aspiré par un regard béat lui plu tant et tant qu’il pivota légèrement sur son centre et montra une autre part.  De quart en quart il entama une valse lente, penchant légèrement son bec, comme s’il saluait son partenaire avant la prochaine danse.   

Un arc-en-ciel naissait de cette composition hypnotique, une aura dont les verts variaient d’un ton à l’autre, sautant du clair vers le sombre, vert chasse à vert de gris, pour présenter du jaune entrecoupé par des bandes de rouges, de noir et ce carrousel de couleurs ne cessa malgré que pic vert se soit immobilisé.

   

Le timbre de voix, à peine entendu, tinta encore aux oreilles de canari chanteur.  Il en aimait l’aspect de velours dont les basses traduisaient une profondeur et un mystère qui rendaient pic vert encore plus attrayant, une tonalité chaleureuse, enrobant quelque chose qui se révélait solide, rapide, une intelligence, se dit Zarmo, qui tel l’éclair sabre sans hésitations, analysant ainsi chez son vis-à-vis, en dehors de son prestige coloré, une force redoutable, qui risquerait de le briser mortellement s’il n’y prenait garde.   

 

-          Je suis très puissant, lui susurra pic vert.  Susurrer, certes, mais à cela s’insinuaient des touches aux intonations victorieuses, légèrement arrogantes, voire écrasantes.

 

Cette phrase au contenu inattendu enfonça encore un peu plus Zarmo dans sa paralysie.  A l’admiration qu’il vouait à pic vert s’instilla une peur sourde qui lui intima de rapidement quitter les lieux.  Son instinct ne cessa de l’avertir qu’un grave danger l’attendait, qu’il se trouvait au seuil d’un précipice et qu’il était encore temps de déguerpir, de reprendre le contrôle de ses esprits avant qu’il ne soit trop tard. 

 

Et c’est ce qu’il fit.  Canari jaune quitta brutalement la branche et s’enfonça plus loin, vers une forêt déjà sombre et silencieuse.  Il vola rapidement.  L’angoisse serrait ses cordes vocales et il battit des ailes encore plus violemment.  Cela lui était égal s’il ne trouvait d’endroit où dormir, il irait au hasard de son parcours, il verrait bien, le plus important était pour lui de créer une distance entre lui et pic vert.

 

Las, il se faufila dans un buisson à mi-hauteur du sol et des cimes.  Seul camoufler son plumage solaire comptait, ne pas être la proie des prédateurs du sol ni être repéré par ceux des hauteurs. 

Il s’ébouriffa, plongea son bec dans une aile et sombra dans un sommeil peuplé de rêves inquiétants. 

 

Un froissement de feuilles se fit à proximité de Zarmo, mais il ne put l’intercepter, la nuit l’ayant déjà totalement englouti, et sans qu’il ne le sut, rouge-gorge vint se blottir non loin de lui, un œil clos, l’autre entre-ouvert, prêt à réagir à la moindre situation anormale qui pourrait se produire près du bel oiseau endormi.

 

 


20/11/2018
5 Poster un commentaire

Chapitre 3 : le duel

De son cœur s’écoulait un hymne d’allégresse, en chorale avec toutes sortes d’oiseaux, ces rois des bois qui de leur piédestal l’accompagnaient - résonne la terre entière, ô clameur, ô précieuse prière des créatures -, ainsi était l’hymne, tourbillonnant et pur, s’élevant lentement vers les cieux.

 

Seuls canari et merle maintinrent leur chant.  Leur poitrail gonflait, l’espace leur était nécessaire pour puiser autour d’eux souffle et énergie ; moineau s’était éloigné et se tenait en arrière de merle.  D’autres mésanges l’escortaient, des rouges-gorges, différents moineaux, quelques bergeronnettes et tant d’autres, qui eux aussi s’étaient rangés en arrière de Zarmo.  C’était étrange.  La forêt semblait se fendre en deux clans. 

 

Les duellistes se turent.  Un silence se fit.  Merle toisa canari du haut de son regard sombre. 

Très étrange.  Nul ne pouvait deviner chez merle, à moins de l’écouter attentivement, que son plumage et son chant semblaient en dysharmonie.  Son allure ténébreuse contrastait violemment avec son timbre doux et fragile, à la partition si dense en variations.

Et nul ne pouvait se rendre compte chez canari, à moins de tendre une oreille concentrée, que son plumage et son chant semblaient discordants.   L’image solaire et angélique qu’il renvoyait de lui-même s’opposaient vigoureusement avec ses notes puissantes, aux modulations capables de rouler si haut vers les aigus que des sifflements apparaissent à qui se tient trop à proximité.

 

-          Félicitations canari, lui présenta merle, en guise de prémices.  En guise de domination se dit canari, sur ses gardes.

 

-          Je te remercie merle.  Je te retourne le compliment, c’est une évidence, dit-il sur un ton défensif.

 

Merle leva le bec.  Son regard sembla plus scrutateur que jamais.  L’éclat qui en émanait était un condensé de colère refoulée.

 

Subrepticement, la nuée de volatiles qui s’était rassemblée autour des rivaux se mua en une ombre mouvante qui lentement se répandit, changeant de forme, s’étirant vers merle tel un aimant.

 

Ils étaient tous tellement occupés à se surveiller l’un l’autre, qu’ils ne virent au loin un oiseau fin et élégant observant la scène en toute discrétion.  De temps à autre, pris d’une soudaine frénésie, celui-ci frappa le tronc sur lequel ses pattes robustes s’accrochaient ; une impression de force inouïe se dégageait de sa nuque lorsque son bec rebondissait comme un ressort sur l’arbre.  Le roulement de tambour bref qu’il produisit à chaque lancée de bec parvint aux autres oiseaux, surtout à Zarmo, dont les sons répétitifs agissaient sur lui comme une incitation à la musique.

 

Le canari tenta de se reprendre, de maîtriser les modulations qui naissaient du fond de sa gorge, en vain, les coups enthousiastes qui résonnaient dans la forêt l’entraînèrent à pousser son chant du plus haut qu’il put.  Jamais il n’avait osé donner de la voix de la sorte.  Ce fut une explosion de notes.  La nature toute entière sembla secouée et intimidée par ce fracas musical et les oiseaux qui entouraient  Zarmo il y a peu se rassemblèrent définitivement près de merle.

 

Net.  Il s’interrompit net de chanter.  C’est ainsi qu’il procédait généralement.  Zarmo balayait de son regard les autours mais plus personne ne donnait signe de vie.  Merle et moineaux s’étaient envolés.  Les autres les avaient suivis.  Il était seul.  Seul face à sa gloire.  Une grande déception l’envahit, certain qu’il serait porté aux nues par ses nouveaux admirateurs.  Il n’en fut rien.  Rien du tout. 

 

Penaud, il ne sut quelle réaction adopter.  Où irait-il d’ailleurs ?  Il s’était à peine approché de quelques oiseaux qu’il pensait être ses amis, que déjà ils n’étaient plus. 

 

 

Il vit bien près de lui un rouge-gorge, tout rond, tout rassemblé sur lui-même, qui l’observait de ses grands yeux noirs.  De celui-ci ne sortit aucun son.  Il n’était là qu’avec son ventre orange bedonnant.  Canari se demanda ce qu’il lui voulait à l’épier de la sorte.  Cela l’agaçait. 

De plus en plus dépité, Zarmo enfouit sa tête entre les épaules.  S’il n’avait un endroit où passer la nuit, il risquerait de ne pouvoir vivre l’aube à venir, il le pressentait.

 

Rouge-gorge osa avancer de quelques millimètres vers canari qui n’y prêta attention.  De fait, un battement d’ailes, un cri métallique et hypnotisant, une impression de couleurs vives et surtout, cette allure, cette allure racée clouèrent définitivement Zarmo sur place.

 

Pic-vert entra enfin en scène et se plaça face à canari qui le buvait des yeux.  De sa vie l’oiseau chanteur n’avait été  sous le choc de la sorte.  Cette rencontre le marquera à vie.  

 

(Suite)

 

 

 

 


09/11/2018
15 Poster un commentaire

Chapitre 2 moineau

Privé de ses barreaux et de ses perchoirs, aucune direction convenable ne s’offrait désormais à Zarmo.  Paradoxalement, l’infini qui l’entourait de toutes parts le paralysait.  Le plafond bas de sa cage lui paraissait maintenant désirable et à peine eut-il goûté à la liberté qu’une pointe de regret se mit à germer en lui. 

 

Il volait de façon déséquilibrée, ne sachant comment se positionner dans cet univers si large : à chaque coup d’aile qu’il poussait désespérément, son corps basculait maladroitement, trop à gauche ou trop à droite.   A quoi s’accrocher ?  Où poser ses pattes pour se sentir en sécurité ?  Ses repères s’étaient évanouis et rien aux alentours ne lui permettait de se souvenir de son perchoir. 

La panique épuisait le canari.  Lui d’habitude si vaillant, si gai, si gonflé de notes mélodieuses, n’était plus qu’un semblant d’amas de plumes jaunes serpentant le ciel en zigzaguant.

 

Brutalement, il se retrouva face à des branches des cimes d’arbres et il s’y agrippa instinctivement.  Tout son être tremblait.  Il n’osait pencher son regard vers le bas, le vide abyssal provoquant d’emblée en lui un terrible vertige. 

Ainsi resta-t-il longuement suspendu à ce feuillage, les pattes écartées et les ailes semi-ouvertes.

 

Peu à peu il rassembla ses esprits, s’installa confortablement sur une branche et prit le temps d’analyser la situation.

Les gazouillis des autres oiseaux lui parvenaient enfin, ainsi que le vent tiède de la fin de l’été qui l’effleurait puis tournoyait entre les feuilles qui émettaient comme un petit rire.

 

Tant d’odeurs, tant de sons, tant de couleurs à distinguer !  Zarmo n’avait d’autre choix que de se recueillir pour mieux accueillir le monde qui s’offrait désormais à lui.

 

-          Tiens ?  Bonjour !

 

L’interpellation provenait d’un moineau qui se posa pile à côté de Zarmo.  Celui-ci ne put masquer sa surprise et son bonheur de n’être enfin plus seul.

 

-          Oh, moineau, comme je suis heureux d’enfin te rencontrer !  C’est différent que de te voir au travers d’une vitre, n’est-ce pas ?  Comme tu es mignon, comme tu es attendrissant !  Je ne m’attendais pas du tout à te revoir !

 

-          Moi non plus, figure-toi, retorqua moineau d’un ton qui inquiéta un peu Zarmo.

 

-          Comment es-tu arrivé de l’autre côté ?  Qui t’a appris à voler en liberté ? enchaîna sèchement moineau.

 

Zarmo était déstabilisé.  Il ne s’attendait pas à une forme de mauvaise humeur, ou comment pouvait-il mieux le ressentir, à une certaine déception de la part de moineau.

 

-          Eh bien, je me suis envolé tout seul de la cage, celle-ci étant restée ouverte, et me voici avec vous !  C’est tellement incroyable !  Je peux maintenant rencontrer tous mes amis pour de vrai ! exulta-t-il.

 

Moineau fit un pas de côté et recula sur la branche.  Une distance se créa entre eux.  Ceci fut remarqué par Zarmo qui ne le releva point, ne comprenant toujours pas les raisons de ce changement d’attitude.

 

-          Tu es plus beau que je ne le pensais, lui susurra moineau.  Bien plus beau en réalité.  Ton plumage est éclatant.  Il scintille.  On te dirait en or. 

 

La hargne portait ces paroles vers l’évadé qui reçut les compliments avec un malaise grandissant.

 

-          Merci, moineau.  Je ne me rends pas du tout compte.  Je te remercie de me le dire, j’ignorais que je provoquais cet effet-là.  En soi, pour moi cela ne change pas grand-chose étant donné que je ne me vois jamais !  dit Zarmo en éclatant d’un rire qui se transformait en un chant superbe.

 

C’en fut trop pour moineau.  Brutalement il lui rétorqua :

 

-          Je suppose que tu ne sais pas voler !

 

-          Oh, mais comment as-tu deviné ?  C’est tout à fait exact !  J’ai à peine parcouru quelques mètres et je me suis posé accidentellement sur la première branche qui s’est offerte à moi.  Mais j’ai peur moineau.  Ce vaste monde me fait peur.  Je ne sais comment voler ni où aller.

 

-          Dans ce cas, je te propose mes services et je t’apprendrai à voler si tu acceptes, bien entendu, lui répondit moineau mielleusement. 

 

L’accord fut conclu.  Sans prévenir, moineau quitta la branche sur laquelle ils bavardaient tous deux et fondit vers le sol. 

Epouvanté, Zarmo n’eut de choix que de se jeter dans le vide pour suivre son ami s’il voulait voler un jour sérieusement.  Il piqua lui aussi en bas mais ne maîtrisa pas sa vitesse, ses ailes restaient immobiles le long du corps et c’est tel un martin pêcheur qu’il déchira l’air de plus belle.  Une mort certaine l’attendait et il se briserait au sol. 

 

-          Redresse !  Redresse !  Hurla, moineau. 

 

-          Ouvre tes ailes, crétin !  Repris celui-ci.

 

 

Zarmo le comprit.  Il se déploya.  Tendit son bec vers les nuages.  Le redressement se fit et le voici qui rasait le sol évitant de justesse d'y planter son bec.  Il rejoignit moineau qui continuait sa course folle passant sous les branches, contournant les troncs, s’enroulant autour des cheminées pour voler par-dessus, par-dessous et encore par-dessus les fils téléphoniques.  Le petit canari s’était pris une pointe de branche dans l’œil, n’ayant su l’éviter, cela allait beaucoup trop vite pour lui, la cheminée, elle, lui avait endommagée l’épaule qui lui était douloureuse et une aile avait frappé un fil.  Il se demanda si celle-ci ne s’était pas fracturée tant il souffrait.

 

-          Arrête, mais arrête-toi !  Lui lança Zarmo.  Je n’en peux plus.  J’ai mal partout.  Je n’arrive pas à te suivre.  Tu vas beaucoup trop vite !  Moineau, m’entends-tu ?

 

Moineau ne l’entendait que trop bien.  Il accéléra davantage encore et ne devint plus qu’un point à l’horizon.

 

Lorsque canari le rejoignit, à bout de forces, il ne remarqua pas de suite qu’il s’était placé entre deux oiseaux, moineau et un autre, plus grand, au plumage noir et luisant et au bec jaune.

 

La branche sur laquelle les trois se tenaient les berçait doucement, par vagues successives, rythme suivi par les autres feuillages.  Zarmo ferma les yeux et se laissa porter par cette complainte qui montait des arbres.

 

Au début il ne les percevait pas tant les notes s’harmonisaient avec les murmures de la forêt, puis, peu à peu, il entendit un chant fascinant qui graduellement s’étendit et l’environna de grâce.

Merle chantait.

 

(suite)


05/11/2018
5 Poster un commentaire

Chapitre 1 : La fuite

I.

 

Ses maîtres l’avaient surnommé « Zarmo », comme le célèbre compositeur, mais en verlan.  Cet oiseau savourait tout, il était heureux.  Simplement heureux.

 

Une ambiance chaleureuse régnait dans la pièce où il se tenait, sa cage étant suspendue à un crochet du plafond, surplombant l’ensemble de la cuisine américaine constamment fréquentée par l’ensemble de la famille. 

 

Il aimait apercevoir le mouvement des parents et des enfants, entendre vibrer leurs discussions animées ou leurs éclats de rire dans la pièce, il s’en délectait, à tel point qu’il ne pouvait s’empêcher de pousser haut son chant de joie.  Ses notes rebondissaient au-dessus des voix et le tout formait un brouhaha empli d’humeur magique.

 

Chaque jour se ressemblait et pourtant ils lui apportaient un bonheur différent.  Le matin, Zarmo se préparait à recevoir ses graines et une eau rafraîchie.  L’heure ne variait point, ses maîtres sachant combien il était important que l’animal se sente sécurisé par un rythme invariable.  Une fois qu’il s’était rassasié et qu’il eut effectué sa toilette en lissant soigneusement ses plumes, en étendant une aile et puis une autre, et enfin en glissant une patte sous son plumage pour tout ébouriffer, une fois qu’il se sentait repu et propre, une main envahissait sa cage pour l’attraper. 

 

Il se souvenait de ces premières fois où cette grande patte tentait de l’enserrer, il en était pétrifié, volait en tous sens, se cognaient contre les barreaux et son petit cœur battait si rapidement et si fortement que tout son corps suivait le mouvement des pulsations cardiaques.  Il se croyait mourir.

 

Enfermé entre ces doigts, il dut supporter tous les matins une inspection générale, cela l’étouffait, mais avec le temps, il s’était rendu compte que ce n’était pas dangereux.  Il commençait même à apprécier ces petites caresses sur son crâne et à l’aube, après s’être baigné dans la bassine, il attendit patiemment qu’un doigt vienne se placer à hauteur de ses pattes.  Elles s’y accrochaient et il se laissait porter hors de la cage pour les soins quotidiens, acceptait les câlins et souvent, frottait son bec sur la joue de son maître.  Leur entente était désormais à la confiance, à la complicité et à l’harmonie.

 

Ce qu’aimait par-dessus tout Zarmo, c’était de suivre le trajet de la lumière tout au long du jour.  Sa cage étant face à une baie vitrée, il avait tout le loisir de s’imprégner du monde extérieur.  Il y contemplait surtout le ciel, cette immensité qui tantôt éclatait d’un bleu roi profond, tantôt était parcourue d’un troupeau de nuages ou alors semblait vouloir s’écraser au sol par sa noirceur emplie de pluie et d’orage. 

 

Il adorait cet univers, vu de son seul angle à lui.  Si Le ciel l’absorbait, les vastes étendues vertes le vivifiaient.  Elles filaient jusqu’à l’horizon rejoindre des champs de blés dont les épis, tôt le matin, accrochaient des veloutes de brumes.  Ce spectacle était sans fin, absolument délicieux et Zarmo guettait les moindres détails de ce monde vivant et en perpétuelle mutation.

 

Il ne manquait pas de se lier d’amitié : à heure fixe, on venait tour à tour le saluer.  Trois mésanges charbonnières, au petit jour, tournoyaient gaiement à hauteur de sa cage, puis, semblant obéir à un ordre commun, s’envolaient d’un coup d’ailes vers d’autres espaces.  Un pic épeiche, plus tard, viendra s’agripper au châssis de la vitre, y donnera quelques coups de becs en guise de bonjour, et tout aussi soudainement, disparaîtra un peu plus loin sur un tronc.  Le soleil au zénith provoquera la venue de quelques petits mulots qui se désaltéreront dans les bassins d’eau distribués ça et là dans le jardin. 

Ainsi, sa nature à lui était traversée de moineaux, de bonds d’écureuils et de chevreuils qui, telles des ballerines, dansaient sur cette partition musicale menée par les merles et les plus grands chanteurs des forêts.

 

Toutefois, il eut un jour qui ne fut pas comme les autres.  Par mégarde, un des membres de la famille avait omis de fermer correctement la porte de la cage.  Et comme il n’y a jamais de hasards, une des grandes fenêtres devant lequel Zarmo vivait, était, elle aussi, par un distrait, restée entre ouverte. 

 

Au départ, le canari était pétrifié face à tant de changements dans sa vie.  Il resta ainsi, des heures durant, hypnotisé par les deux ouvertures.  Dans la foulée, il goûtait un air neuf, rafraîchissant, et les sons extérieurs lui parvenaient désormais avec une grande pureté.  Il n’en revenait pas que les feuillages puissent émettre des mélodies si douces lorsque la brise les frôlait, que ses autres amis, qu’il ne côtoyait qu’au travers de la vitre, possédaient une voix dont le charme le ravissait. 

 

L’enivrement s’estompa à mesure des gouttes de rosée s’évaporant sous la chaleur et doucement, il se mua en un désir qui s’affirmait.  Le canari, lui-même surpris par son audace, se vit quitter sa cage, s’engouffrer par l’entrebâillement de la fenêtre et battre des ailes, vite, fort, vite et puis très puissamment.

 

(suite)

 

 

 

 

 

 

 


04/11/2018
8 Poster un commentaire