Savina Gillès de Pélichy-littérature

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Chapitre 2 moineau

Privé de ses barreaux et de ses perchoirs, aucune direction convenable ne s’offrait désormais à Zarmo.  Paradoxalement, l’infini qui l’entourait de toutes parts le paralysait.  Le plafond bas de sa cage lui paraissait maintenant désirable et à peine eut-il goûté à la liberté qu’une pointe de regret se mit à germer en lui. 

 

Il volait de façon déséquilibrée, ne sachant comment se positionner dans cet univers si large : à chaque coup d’aile qu’il poussait désespérément, son corps basculait maladroitement, trop à gauche ou trop à droite.   A quoi s’accrocher ?  Où poser ses pattes pour se sentir en sécurité ?  Ses repères s’étaient évanouis et rien aux alentours ne lui permettait de se souvenir de son perchoir. 

La panique épuisait le canari.  Lui d’habitude si vaillant, si gai, si gonflé de notes mélodieuses, n’était plus qu’un semblant d’amas de plumes jaunes serpentant le ciel en zigzaguant.

 

Brutalement, il se retrouva face à des branches des cimes d’arbres et il s’y agrippa instinctivement.  Tout son être tremblait.  Il n’osait pencher son regard vers le bas, le vide abyssal provoquant d’emblée en lui un terrible vertige. 

Ainsi resta-t-il longuement suspendu à ce feuillage, les pattes écartées et les ailes semi-ouvertes.

 

Peu à peu il rassembla ses esprits, s’installa confortablement sur une branche et prit le temps d’analyser la situation.

Les gazouillis des autres oiseaux lui parvenaient enfin, ainsi que le vent tiède de la fin de l’été qui l’effleurait puis tournoyait entre les feuilles qui émettaient comme un petit rire.

 

Tant d’odeurs, tant de sons, tant de couleurs à distinguer !  Zarmo n’avait d’autre choix que de se recueillir pour mieux accueillir le monde qui s’offrait désormais à lui.

 

-          Tiens ?  Bonjour !

 

L’interpellation provenait d’un moineau qui se posa pile à côté de Zarmo.  Celui-ci ne put masquer sa surprise et son bonheur de n’être enfin plus seul.

 

-          Oh, moineau, comme je suis heureux d’enfin te rencontrer !  C’est différent que de te voir au travers d’une vitre, n’est-ce pas ?  Comme tu es mignon, comme tu es attendrissant !  Je ne m’attendais pas du tout à te revoir !

 

-          Moi non plus, figure-toi, retorqua moineau d’un ton qui inquiéta un peu Zarmo.

 

-          Comment es-tu arrivé de l’autre côté ?  Qui t’a appris à voler en liberté ? enchaîna sèchement moineau.

 

Zarmo était déstabilisé.  Il ne s’attendait pas à une forme de mauvaise humeur, ou comment pouvait-il mieux le ressentir, à une certaine déception de la part de moineau.

 

-          Eh bien, je me suis envolé tout seul de la cage, celle-ci étant restée ouverte, et me voici avec vous !  C’est tellement incroyable !  Je peux maintenant rencontrer tous mes amis pour de vrai ! exulta-t-il.

 

Moineau fit un pas de côté et recula sur la branche.  Une distance se créa entre eux.  Ceci fut remarqué par Zarmo qui ne le releva point, ne comprenant toujours pas les raisons de ce changement d’attitude.

 

-          Tu es plus beau que je ne le pensais, lui susurra moineau.  Bien plus beau en réalité.  Ton plumage est éclatant.  Il scintille.  On te dirait en or. 

 

La hargne portait ces paroles vers l’évadé qui reçut les compliments avec un malaise grandissant.

 

-          Merci, moineau.  Je ne me rends pas du tout compte.  Je te remercie de me le dire, j’ignorais que je provoquais cet effet-là.  En soi, pour moi cela ne change pas grand-chose étant donné que je ne me vois jamais !  dit Zarmo en éclatant d’un rire qui se transformait en un chant superbe.

 

C’en fut trop pour moineau.  Brutalement il lui rétorqua :

 

-          Je suppose que tu ne sais pas voler !

 

-          Oh, mais comment as-tu deviné ?  C’est tout à fait exact !  J’ai à peine parcouru quelques mètres et je me suis posé accidentellement sur la première branche qui s’est offerte à moi.  Mais j’ai peur moineau.  Ce vaste monde me fait peur.  Je ne sais comment voler ni où aller.

 

-          Dans ce cas, je te propose mes services et je t’apprendrai à voler si tu acceptes, bien entendu, lui répondit moineau mielleusement. 

 

L’accord fut conclu.  Sans prévenir, moineau quitta la branche sur laquelle ils bavardaient tous deux et fondit vers le sol. 

Epouvanté, Zarmo n’eut de choix que de se jeter dans le vide pour suivre son ami s’il voulait voler un jour sérieusement.  Il piqua lui aussi en bas mais ne maîtrisa pas sa vitesse, ses ailes restaient immobiles le long du corps et c’est tel un martin pêcheur qu’il déchira l’air de plus belle.  Une mort certaine l’attendait et il se briserait au sol. 

 

-          Redresse !  Redresse !  Hurla, moineau. 

 

-          Ouvre tes ailes, crétin !  Repris celui-ci.

 

 

Zarmo le comprit.  Il se déploya.  Tendit son bec vers les nuages.  Le redressement se fit et le voici qui rasait le sol évitant de justesse d'y planter son bec.  Il rejoignit moineau qui continuait sa course folle passant sous les branches, contournant les troncs, s’enroulant autour des cheminées pour voler par-dessus, par-dessous et encore par-dessus les fils téléphoniques.  Le petit canari s’était pris une pointe de branche dans l’œil, n’ayant su l’éviter, cela allait beaucoup trop vite pour lui, la cheminée, elle, lui avait endommagée l’épaule qui lui était douloureuse et une aile avait frappé un fil.  Il se demanda si celle-ci ne s’était pas fracturée tant il souffrait.

 

-          Arrête, mais arrête-toi !  Lui lança Zarmo.  Je n’en peux plus.  J’ai mal partout.  Je n’arrive pas à te suivre.  Tu vas beaucoup trop vite !  Moineau, m’entends-tu ?

 

Moineau ne l’entendait que trop bien.  Il accéléra davantage encore et ne devint plus qu’un point à l’horizon.

 

Lorsque canari le rejoignit, à bout de forces, il ne remarqua pas de suite qu’il s’était placé entre deux oiseaux, moineau et un autre, plus grand, au plumage noir et luisant et au bec jaune.

 

La branche sur laquelle les trois se tenaient les berçait doucement, par vagues successives, rythme suivi par les autres feuillages.  Zarmo ferma les yeux et se laissa porter par cette complainte qui montait des arbres.

 

Au début il ne les percevait pas tant les notes s’harmonisaient avec les murmures de la forêt, puis, peu à peu, il entendit un chant fascinant qui graduellement s’étendit et l’environna de grâce.

Merle chantait.

 

(suite)



05/11/2018
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